Poker et Cognition

07.06.2016

En ce moment se déroulent l’équivalent des championnats du monde de poker à Las Vegas, les World Series of Poker. Le poker étant un pur jeu de prise de décision basée sur de l’information incomplète, il est intéressant de le considérer à la lumière des sciences cognitives.

 

 

 

Face à toute situation de jeu, une joueuse ou un joueur de poker doit choisir parmi ces trois options : coucher sa main, payer une mise, ou faire une relance. Les alternatives à disposition sont donc très limitées, et pourtant, les informations disponibles que l’on peut prendre en compte pour sélectionner l’alternative optimale sont tellement riches et variées que le jeu en devient très complexe et passionnant. Il y a de la stratégie spécifique au poker (la position à table, la structure du tournoi si on joue un tournoi, la taille des tapis etc.), des statistiques (le calcul des cotes, des cotes implicites, des cotes implicites inverses etc.), de la lecture des adversaires (quels joueurs à la table jouent plus de coups, moins de coups, sont plus agressifs dans leurs mises, plus passifs etc.), la perception de tells (notre adversaire est-il nerveux, fait-il semblant d’être désintéressé par le coup, regarde-t-il ses jetons etc.), et beaucoup d’autres aspects encore. Toutes ces dimensions impliquent des facteurs étudiés par les sciences cognitives.

 

 

1. Apprentissage sans feedback immédiat

 

     Le premier aspect cognitif important dans le poker est celui de l’apprentissage. Les mécanismes naturels d’apprentissage reposent en général sur un mécanisme de feedback, et ce mécanisme s’avère inutile, voire trompeur, pour progresser au poker. Par exemple pour améliorer son coup droit au tennis, on s’entraîne et fait automatiquement de petites modifications dans son geste en fonction du résultat : si le coup part mal, on change un peu, s’il part bien, on reste sur cette voie. Ces adaptations successives des mouvements se font de manière quasiment automatique, et reposent entièrement sur le feedback immédiat. Au poker en revanche, étant donnée la variance inhérente à la part de hasard qui est présente dans le jeu, on peut tout à fait prendre une très mauvaise décision et être récompensé (par exemple, si on rate un bluff et qu'on se retrouve à tapis avec une très mauvaise main, qui finit par s'améliorer grâce à une carte miraculeuse), ou une très bonne décision et être puni (par exemple, on se retrouve à tapis avec la meilleure main et notre adversaire a de la chance). Il est donc impossible d’adapter sa stratégie sur les résultats au coup par coup. Il faut au contraire être capable de réprimer notre mécanisme automatique d’adaptation au feedback immédiat, et ne faire confiance qu’à l’analyse lente et consciente du jeu et de ses statistiques.

 

     Être capable de fonder sa prise de décision sur des connaissances théoriques plutôt que sur les résultats chargés émotionnellement, c’est faire preuve d’un certain contrôle de soi. Une part de notre système cognitif continue de traiter automatiquement le feedback, et nous encouragerait à adapter notre comportement en fonction, et pourtant, la joueuse ou le joueur de poker sait qu’il doit ignorer cette voix.

 

 

2. Théorie de l'esprit

 

     Un autre aspect cognitif important au poker est celui de ce qu’on appelle la « théorie de l’esprit », c’est à dire notre capacité innée d’attribution d’états mentaux à autrui. Cette capacité prend au poker des proportions hors du commun, et en particulier au poker en live. L’homme ayant évolué comme un être social, son cerveau a développé toutes sortes de mécanismes dédiés à l’interaction sociale, de la reconnaissance visuelle des émotions sur un visage à l’attribution d’états mentaux comme des croyances, des peurs ou des dispositions à agir chez ses congénères. Ces mécanismes préexistent, et jouent au poker un rôle tel que les joueuses et joueurs professionnels l’entraînent souvent de manière spécifique.

 

     D’abord, pour prendre une décision la mieux informée possible, et à défaut de voir les carte de son adversaire, il est bon de considérer les mains possibles qu’il ou elle peut avoir. Par exemple, on sera presque sûrs dans certains cas que notre adversaire n’a pas 7 et 2, ou n’a pas un carré d’As. On peut être presque sûrs de ce genre d’hypothèses sur la base des actions que fait notre adversaire dans le jeu. Si elle ou il relance au tout début du coup par exemple, on peut déjà éliminer un bon nombre de très mauvaises mains de son éventail de mains possibles. Dans certains cas particuliers, elle ou il pourra avoir une de ces mains faibles que l’on aura éliminé comme 7 et 2, mais si l’on sait que notre adversaire sait à peu près jouer pour ne pas perdre trop d’argent sur le long terme, on peut légitimement faire l’hypothèse qu’il ou elle n'entre pas dans le coup avec une poubelle. Au fur et à mesure que le coup progresse, et que les tours de mise se succèdent, on peut préciser peu à peu l’éventail de mains possibles de notre adversaire, sur la base d’hypothèse intégrant à la fois le style que l’on connait du joueur ou de la joueuse, l’historique de vos coups précédents, et surtout la cohérence de ses actions de mises. Si l’on accorde à notre adversaire qu’il ou elle ne fait pas n’importe quoi, ne joue pas au hasard, mais souhaite gagner le coup, et même gagner sur le long terme, alors de fait, certaines mains sont plus probables que d’autres. Dès lors, on peut même essayer de manipuler l’historique, de jouer des mains de façon inattendue, pour brouiller les pistes et les mécanismes d’inférences de nos adversaires. Sur le plan de la lecture des éventails de mains de nos adversaires en fonction de leur comportements de mises, la théorie de l’esprit joue un rôle primordial.

 

     Elle joue un rôle encore plus important en live, où s’ajoute toute la lecture plus ou moins intuitive des comportements physiques de nos adversaires. Là aussi, les tentatives de manipulation sont monnaie courante : sachant qu’un adversaire reconnaitra qu'un coup d’oeil vers ses jetons est un signe de force, on peut essayer de feindre un coup d’oeil vers ses jetons quand on a une mauvaise main pour le tromper, à condition que votre adversaire ne vous sache pas capable d’une telle manipulation, etc. La lecture des intensions et émotions des adversaires constitue au poker un mécanisme cognitif central dans une stratégie gagnante.

 

 

Et pour aller plus loin : 

 

- Les World Series of Poker 2016 : http://www.wsop.com/2016/

- Le livre de Mike Caro sur les tells au poker : Caro’s book of poker tells, Cardoza, 2003

- Théorie générale du poker : Poker Théorie (David Sklansky), éditions Fantaisium, collection Poker Expert

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