Sciences cognitives & foot - Épisode 4

01.07.2016

Impossible de passer à côté, du 10 juin au 10 juillet se déroule en France l'Euro de foot 2016. Pendant un mois 24 équipes européennes donneront tout sur les terrains de France pour tenter de remporter le Graal du football européen. C'est l'occasion de regarder à la lumière des sciences cognitives ce qui se passe dans le sport le plus pratiqué au monde !

C'est nous les plus forts ! 

Cette semaine, nous nous interrogeons sur ce qui peut bien pousser des supporters à tantôt s’embrasser et tantôt s’empoigner à la simple vue de la couleur de leur maillot.

La légende veut que le temps d’un match les supporters oublient leurs différences pour s’unir, drapés des couleurs de leur équipe (voir l'épisode 2). Le mythe bascule cependant lorsque ceux-ci ne supportent pas la même équipe, et lorsque l’équipe en question représente une nation entière, les différences culturelles tendent soudainement à prendre le pas sur l’esprit sportif. Comment se fait-il que le simple fait de supporter une équipe plutôt qu’une autre change autant notre rapport aux autres ?

 


Dans les années 1970, le psychologue social Henri Tajfel et ses collègues développèrent une série d’expériences lors desquelles les participants étaient répartis artificiellement en deux groupes, basés sur des critères arbitraires (tels qu’une préférence pour un tableau ou le résultat d’un lancer de pièce). Ces études ont montré qu’une assignation aléatoire à un groupe suffit à induire un fort sentiment d’affiliation, démontrant alors à quel point l’induction d’un tel sentiment peut être aisée et illustrant le besoin archaïque que ressent l’humain d’« appartenir à une tribu » (1).
De nombreux travaux ont par la suite confirmé ces observations en révélant des biais induits par la catégorisation sociale, liés à des différences dans l'évaluation d’autrui selon le groupe social auquel il appartient. Nous aurions en effet tendance à juger les membres de notre propre groupe (endogroupe) comme des individus plus compétents, plus aimables, plus diversifiés et plus attirants que les individus du groupe opposé (exogroupe), un effet nommé endofavoritisme. A l’inverse, les membres du groupe opposé seraient touchés par le biais d’allodéfavoritisme : ils sont perçus comme plus ordinaires, moins intelligents et moins dignes de confiance. Le contexte d’interaction semble donc exercer une forte influence sur notre perception et notre compréhension d’autrui (2).
Le fait de s’identifier à un ensemble d’individus partageant des caractéristiques similaires et reconnaissables influence donc notre perception d’autrui, que le critère de catégorisation soit lié au genre, à l’ethnie, à la religion, au parti politique ou encore à l’équipe de foot.

 


Ce processus automatique semble profondément ancré dans notre cognition et oriente notre perception d’autrui en fonction de son groupe dans de multiples cas comme détecter l’émotion de son visage (3), évaluer la confiance dans son regard (4) ou considérer son sourire comme bienveillant (5). Mais cet effet va encore plus loin : de nombreuses études tendent à montrer que considérer un individu comme n’appartenant pas à notre groupe impacte l’empathie que l’on ressent pour lui (6) au point d’être moins enclin à lui venir en aide lorsque celui-ci se trouve en difficulté. Par exemple, en 2010, Hein et collaborateurs ont étudié la propension à alléger la douleur d’autrui chez des supporters de foot (7). Ils ont montré que les supporters étaient moins prônes au sacrifice monétaire pour alléger la souffrance de l'autre lorsque celui ci était supporter de l’équipe adverse ! Si l’appartenance à un groupe semble conduire dans certains cas à des discriminations, elle permet aussi, et surtout, de renforcer l’unité et la cohésion au sein du groupe (8). Mais l’endofavoritisme peut avoir ses limites : il a été montré que l’on tend à être plus sévère avec un membre de son propre clan lorsque celui-ci ne respecte pas l’esprit d’équipe (9).

 

S’identifier à un groupe augmenterait donc d’une part l’esprit d’équipe mais diminuerait d’autre part notre considération pour ceux qui n'en font pas partie. Ce processus d’affiliation serait automatique et inconscient. Mais alors supporter l’équipe de France pendant l’Euro nous condamne-t-il au chauvinisme ?
De récentes études pointent plusieurs facteurs pouvant atténuer les effets de discrimination sociale dus à l'affiliation à un groupe. Par exemple, une récente étude en neurosciences a montré que lorsque l’interaction sociale avec un membre de l’exogroupe est répétée et que son issue est positive (si celui-ci sacrifie une partie de son argent pour éviter un choc électrique au participant), alors le participant testé tend à exprimer moins d’allodéfavoritisme et plus d’empathie à son égard qu'au début de l'expérience (et cela même après un petit nombre d’échanges)
(10). Une autre étude suggère que plus un individu est exposé à un membre de l’exogroupe, moins son empathie est affectée par son affiliation au groupe (11). Il a également été montré que même pour des populations historiquement en conflit, et présentant sans surprise une très faible empathie pour l’exogroupe (12), prendre connaissance des interactions positives qui eurent lieu par le passé entre les deux groupes favorise l’augmentation de la considération portée aux membres de l’exogroupe (13). L’attention portée à l'appartenance à un groupe semble également jouer un rôle important dans la perception de l'autre, il a ainsi été montré que se focaliser sur cette information augmente les effets de groupe communément observés (14).

Etre fervent supporter de l’équipe de France me rend-il automatiquement moins tolérant ?

 

 

Nous l’avons vu, nous sommes indéniablement soumis à des biais de perception et d'affiliation sociale. La fonction principale de ces processus de catégorisation quasi-automatique serait d’organiser et réduire la complexité des relations sociales afin de trouver sa place dans le groupe et optimiser son comportement. Cependant diminuer le chauvinisme qui nous pousse à considérer l’équipe de France comme notre seule raison d’être est possible. En allant par exemple au contact des supporters d’autres équipes, en considérant les interactions positives plutôt que négatives ou en se concentrant sur notre amour commun du ballon rond plutôt que sur nos différences.
 

 



Références : 

[1] Tajfel H. (1970). Experiments in intergroup discrimination. Scientific American [pdf]
(voir aussi en français https://osp.revues.org/1770)

[2] Scheepers D. & Derks B. (2016). Revisiting social identity theory from a neuroscience perspective. Current Opinion in Psychology [pdf]

[3] Herzmann G., & Curran T. (2013). Neural correlates of the in-group memory advantage on the encoding and recognition of faces. PloS one [pdf]


[4] Kret M.E., Fischer A.H. & De Dreu C.K. (2015). Pupil mimicry correlates with trust in in-group partners with dilating pupils. Psychological science [pdf]

[5] Paulus A., Rohr M., Dotsch R. & Wentura D. (2016). Positive feeling, negative meaning: Visualizing the mental representations of in-group and out-group smiles. PloS one [pdf]

[6] Cikara M., Bruneau E.G., Saxe R.R. (2011). Us and them intergroup failures of empathy. Current Directions in Psychological Science [pdf]

[7] Hein G., Silani G., Preuschoff K., Batson C.D., Singer T. (2010) Neural responses to ingroup and outgroup members’ suffering predict individual differences in costly helping. Neuron [pdf]

[8] Balliet D., Wu J. & De Dreu C.K. (2014) Ingroup favoritism in cooperation: A meta-analysis. Psychological Bulletin [pdf]

[9] Mussweiler T. & Ockenfels A. (2013). Similarity increases altruistic punishment in humans. Proceedings of the National Academy of Sciences [pdf]

[10] Hein G., Engelmann J. B., Vollberg M. C. & Tobler P. N. (2016). How learning shapes the empathic brain. Proceedings of the National Academy of Sciences [pdf]

[11] Cao Y., Contreras-Huerta L. S., McFadyen J. & Cunnington R. (2015). Racial bias in neural response to others' pain is reduced with other-race contact. Cortex [pdf]

[12] Bruneau E.G., Dufour N. & Saxe R. (2012). Social cognition in members of conflict groups: behavioural and neural responses in Arabs, Israelis and South Americans to each other's
misfortunes. Phil. Trans. R. Soc. B. [pdf]

[13] Saguy T., Szekeres H., Nouri R., Goldenberg A., Doron G., Dovidio J. F., ... & Halperin E. (2015). Awareness of intergroup help can rehumanize the out-group. Social Psychological and Personality Science [pdf]

[14] Martiny-Huenger T., Gollwitzer P.M. & Oettingen G. (2014). Selective attention to in-and out-group members systematically influences intergroup bias. Social Psychological and Personality Science [pdf]



Références supplémentaires :
(corrélats neuronaux du processus de catégorisation et d’affiliation sociale)

- Shkurko A.V., (2013). Is social categorization based on relational ingroup/outgroup opposition? A meta-analysis. Social cognitive and affective neuroscience [pdf]

- Molenberghs P., & Morrison S. (2014). The role of the medial prefrontal cortex in social categorization. Social cognitive and affective neuroscience [pdf]

- Telzer E.H., Ichien N. & Qu Y. (2015). The ties that bind: Group membership shapes the neural correlates of in-group favoritism. NeuroImage [pdf]

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